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TDL, l’avis d’un économiste

Florent Venayre contre la TDL et le protectionnisme

Le Pays vit-il en mode repli sur soi ?
POLITIQUE ÉCONOMIQUE – Rencontre avec Florent Venayre
La Dépêche de Tahiti, mardi 2 novembre 2010

Ces derniers mois, la fuite des capitaux s’est accentuée. Face à la crise qui frappe le Pays et à l’immobilisme des autorités politiques, les investisseurs ont tendance à tourner leurs regards vers l’extérieur : en Nouvelle-Calédonie pour faire du business, comme nous le confiait récemment la présidente de la CGPME du Caillou, en Nouvelle-Zélande pour placer leur argent dans l’immobilier, comme l’indique une récente publication de l’IEOM concernant la balance des paiements.
Le ralentissement des investissements privés s’explique…

Pendant que l’instabilité politique polynésienne, chronique, génère une instabilité juridique de nature à faire fuir les plus courageux, une forme de repli sur soi semble s’installer dans le pays. On l’a vu dernièrement avec la loi Drollet, qui instaure des changements de règle en matière d’investissement dans le secteur de la téléphonie mobile.
Et puis, il y a cette attitude de la classe politique, en particulier de l’UPLD et du Tahoeraa, suspicieuse à l’égard des sociétés “étrangères” qui s’intéressent au marché polynésien. Ainsi, le 5 juillet dernier, l’opposition de l’Assemblée mettait son nez dans le dossier TNS-Canal Overseas au motif que TNS (filiale de l’OPT) fait partie des bijoux de famille du Pays qu’il ne faut pas brader. En plus d’être très interventionniste, le Pays ne se diriget- il pas aujourd’hui, poussé par ses responsables politiques, vers une forme de protectionnisme accru ?
Nous avons sollicité un point de vue expert. Celui de Florent Venayre, maître de conférences en sciences économiques.
“Les zélateurs d’un système protectionniste sont plus pragmatiques qu’on pourrait le penser”
La Dépêche de Tahiti : Peut-on parler de xénophobie économique montante, de montée en puissance du protectionnisme ?
De peur de “l’autre” à mesure que la mondialisation s’intensifie ? Je ne pense pas qu’il y ait un lien direct avec la mondialisation des échanges et je ne suis même pas sûr que le protectionnisme se durcisse réellement dans le Pays. En fait, c’est une position récurrente de certains industriels ou leaders politiques. On trouve systématiquement, en germes ou de façon plus directement ouverte, la peur de l’ouverture de l’économie polynésienne, voire de la société polynésienne, prise au sens plus large.
Comment expliquer de telles postures ?
Certaines explications peuvent être idéologiques : une forme de regret des temps anciens et d’une certaine insouciance fantasmée de cette époque. De ce point de vue, c’est un peu similaire à ce que l’on peut rencontrer en métropole autour des notions de terroir ou d’authenticité, qui fondent l’argumentaire du retour vers le “moins” au profit du “mieux”. On peut évidemment en apprécier le discours, qui véhicule l’idée appréciable de qualité de vie… Mais il ne faut pas non plus en être victime, ce qui implique que l’on considère avec clairvoyance les conditions de vie de cette époque révolue, qui n’autorisaient ni les niveaux de consommation actuels, ni les protections sociales dont nous bénéficions aujourd’hui. À la différence de la métropole, toutefois, ce discours passéiste se double chez nous d’une envie d’émancipation visant à affirmer le potentiel polynésien à s’assumer pleinement, qu’on l’appelle souveraineté, autonomie économique, ou autre.
Cela dit, le plus souvent, je crois que les zélateurs d’un système protectionniste sont, pour une large part, beaucoup plus pragmatiques qu’on pourrait le penser, et vraiment très rationnels. Les intérêts personnels qui sont défendus sont assez nets, la plupart du temps, et génèrent des collusions entre les différents pôles de décision, qu’ils soient économiques ou politiques.
“Ce discours passéiste se double chez nous d’une envie d’émancipation”
Le protectionnisme, déjà illustré par l’instauration de la Taxe de développement local (TDL) il y a quelques années, n’est-ilpas “contre-productif” pour le Pays et les consommateurs ?
Sans aucun doute, le régime extrêmement protectionniste de la Polynésie s’établit au détriment des consommateurs. Individuellement, chaque consommateur polynésien supporte des surcoûts qui pourraient être amoindris ou évités.
La TDL participe bien entendu au phénomène, et parfois de manière choquante lorsqu’elle s’applique à des produits qui se vendraient de toute manière en l’absence de cette protection, ou qui sont de qualité discutable au regard des produits concurrents importés. L’ensemble de la fiscalité douanière est à mettre sur le même plan. On comprend bien l’envie des décideurs politiques de conserver ces barrières douanières pour tenter d’assurer des rentrées fiscales sans procéder à une réforme de la fiscalité polynésienne, qui heurterait certains groupes sociaux dont le point de vue compte. On sait également le risque politique que représente la suppression de protections déjà accordées, comme c’est le cas pour la TDL.
Mais il n’en reste pas moins que tout cet immobilisme se fait sur le dos des consommateurs. Toujours. Chaque consommateur perd individuellement à cause de tarifs artificiellement élevés. Chaque producteur protégé obtient au contraire une surrémunération importante. Et au total, comme les consommateurs sont bien plus nombreux que les producteurs protégés, les pertes agrégées des consommateurs sont bien supérieures aux gains agrégés des producteurs protégés. Il est donc évident que cela nuit à l’ensemble du Pays.
La régulation de la concurrence tarde à obtenir un cadre réglementaire. Pourquoi ?
Pression des lobbies et frilosité politique expliquent-elles tout ?
Les consommateurs ont une incapacité (en général, pas seulement ici) à constituer des groupes de pression de la puissance de ceux des producteurs. C’est pourquoi la modification des règles établies en matière de protection (et donc, également, de concurrence) ne peut provenir que des décideurs politiques. Leur vocation à servir l’intérêt général devrait donc les y pousser. Cependant, les intérêts individuels de certains producteurs incitent ces derniers à contrecarrer la mise en place de règles pro concurrentielles, et c’est le cas dans tous les pays. Politiquement, il faut donc être courageux pour affronter ces intérêts privés. À ce sujet, il est certain que la difficulté à se maintenir au pouvoir avec une légitimité forte, que l’on connaît en Polynésie, ne facilite pas l’émergence de tels comportements courageux.
“Le régime extrêmement protectionniste s’établit au détriment des consommateurs”
Le rapport Bolliet pointe du doigt l’interventionnisme excessif et aveugle du Pays dans le monde économique. Est-il nécessaire dans une économie insulaire, ou est-il surtout néfaste pour le marché ?
Il n’y a aucune nécessité en la matière. L’interventionnisme politique n’est pas lié à la taille du pays, du moins en termes d’efficacité économique car culturellement, c’est un peu différent. Bien sûr, il est possible d’avoir éventuellement des carences du secteur privé, qu’il peut s’avérer nécessaire de combler. Mais souvent, c’est un leurre, au sens où les carences ne se produisent très souvent que lorsque le système économique est suffisamment peu incitatif pour les investisseurs privés. C’est donc un problème de rétablissement d’une bonne gouvernance économique.
En Polynésie, de ce point de vue, de très mauvaises habitudes ont été prises, au fil du temps, et elles ont progressivement gangrené l’ensemble de l’économie. Du coup, il est sûr que la tâche est grande pour gérer cette reconstruction en profondeur de notre économie, dans l’ensemble de ses dimensions. Il faut en effet bien comprendre que l’économie d’un pays fonctionne comme un système, dans lequel chaque variable influence les autres. On ne peut pas dissocier interventionnisme, protectionnisme, concurrence ou fiscalité. Tout doit être considéré conjointement. Si on n’attaquait qu’un pan du système, indépendamment des autres, on amoindrirait tellement l’efficacité de la réforme envisagée que cette dernière ne servirait probablement à rien. C’est d’ailleurs parfois ce que l’on fait à dessein, de manière à ne surtout rien changer, tout en affichant la volonté de réformer…

Propos recueillis par YR
http://www.ladepeche.pf/fenua/economie/11220-le-pays-vit-il-en-mode-repli-sur-soi-.html

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